
Nous avons appris à gérer le vivant avant d'apprendre à entrer en relation avec lui.
Cette semaine, deux phrases entendues à quelques jours d'intervalle ne cessent de me revenir.
« Les tout-petits ont besoin de vacances. »
« Une municipalité vient de reconnaître les droits des arbres. »
À première vue, elles n'ont rien en commun. Pourtant, j'ai l'impression qu'elles parlent exactement de la même chose.
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Il y a quelques jours, j'ai appris que la petite municipalité de Terrasse-Vaudreuil, au Québec, était devenue la première au monde à signer la Déclaration universelle des droits de l'arbre. La Déclaration ne se contente pas de reconnaître que les arbres sont vivants. Elle les proclame bien commun de l'humanité. Elle affirme que la vie sur Terre dépend de leur existence. Elle demande aux humains d'agir envers eux dans un esprit de fraternité.
Fraternité?
Envers les arbres?
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Quelques jours plus tard, une éducatrice en service spécialisé a suggéré des « vacances » pour mes petits-enfants. Après quelques recherches, j'ai trouvé que les tout-petits qui passent neuf heures par jour en service de garde, cinq jours par semaine, pendant des mois sans véritable pause, finissent parfois par montrer des signes d'épuisement. Ils deviennent irritables. Ils s'intéressent moins à ce qu'ils aimaient. Leur regard change. Parfois, il faut presque leur prescrire des vacances pour qu'ils redeviennent eux-mêmes.
J'ai entendu ces deux histoires séparément.
Elles sont entrées en moi ensemble.
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Parce qu'elles révèlent le même aveu...
Il faut une déclaration pour rappeler qu'un arbre est vivant.
Il faut presque une prescription pour rappeler qu'un enfant a besoin de ne RIEN FAIRE.
Ce ne sont pas deux décisions. C'est un diagnostic...
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Nous inscrivons aujourd'hui les enfants en service de garde dès l'âge d'un an. Non parce que ces milieux sont mauvais. Bien au contraire. Ils sont souvent chaleureux, stimulants et remplis de professionnels profondément engagés.
Mais, dès un an, l'enfant entre déjà dans un monde organisé autour d'horaires, de transitions, de routines et de consignes. Il apprend à manger à heure fixe, à dormir à heure fixe, à attendre son tour, à partager. Avant même d'avoir les mots pour le dire, il apprend le rythme de notre société.
Une directrice de CPE de la région de Québec levait le signal il y a quelques années : les enfants qui n'ont pas eu de vacances depuis des mois montrent souvent davantage de fatigue que ceux qui quittent le service de garde en dernier chaque soir.
Ce que nous appelons « socialisation précoce » est aussi un formatage. L'enfant intègre le cadre post-industriel bien avant l'école. Il apprend qu'il y a un temps pour tout, sauf pour ne rien faire.
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Pendant des millénaires, personne n'avait besoin d'une déclaration pour savoir qu'un arbre était vivant.
On le voyait perdre ses feuilles.
On l'entendait craquer sous le froid.
On s'abritait sous ses branches.
On savait, dans son propre corps, qu'il faisait partie de notre monde.
La relation précédait le droit.
Il en allait de même des enfants. Ils passaient des heures dehors. Ils jouaient sans objectif, sans horaire, sans programme. Leur relation au vivant n'avait pas besoin d'être planifiée; elle constituait simplement leur quotidien.
Je n'écris pas cela avec nostalgie. J'ai moi-même confié mes enfants à des services de garde. Je ne remets pas leur qualité en question.
Ce qui m'interpelle, c'est ce que l'existence de ces deux faits raconte de notre époque.
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J'habite une maison de bois construite il y a plus de cent soixante ans.
L'hiver, les poutres craquent sous le froid.
Au printemps, elles gonflent avec l'humidité.
Même scié, raboté et cloué, le bois continue de répondre aux saisons.
Le plancher sous mes pieds a été un arbre.
Il se souvient encore du froid.
Nous n'avons pas cessé de vivre avec le vivant.
Nous avons cessé de savoir que nous en faisons partie.
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Les peuples autochtones, sur de nombreux territoires, abordent rarement cette question en termes de droits. Ils parlent plutôt de responsabilités. De réciprocité. De relations.
Le vivant n'est pas un objet à protéger ni une ressource à gérer. C'est un tissu de relations dont nous faisons partie.
Les droits deviennent nécessaires lorsque le lien est rompu. La réciprocité suppose qu'il ne l'a jamais été.
Nous en sommes aux droits. Cela dit beaucoup de l'état de notre relation au monde.
⁂
Lorsque je regarde mes petits-enfants, je suis émerveillée par leur manière de s'accroupir devant un insecte.
De toucher l'écorce d'un arbre.
De ramasser une pierre comme si elle avait quelque chose à raconter.
Ils savent encore.
Ce savoir-là ne s'apprend pas.
Il se perd.
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Peut-être que la Déclaration universelle des droits de l'arbre ne parle pas seulement des arbres. Peut-être que les vacances prescrites aux tout-petits ne parlent pas seulement des enfants.
Peut-être parlent-elles de nous. De cette étrange époque où nous avons appris à gérer le vivant avant d'apprendre à entrer en relation avec lui.
La question n'est peut-être pas de savoir comment protéger davantage les arbres ou offrir davantage de congés aux enfants.
La question est peut-être plus exigeante.
Comment réapprendre à habiter un monde dont nous faisons partie?
Non pas comme des gestionnaires. Mais comme des êtres vivants parmi les autres.
Ce n'est pas un retour en arrière.
C'est peut-être la question la plus contemporaine qui soit.
@ Mélanie St-Jean
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